-Et si tu savais le nombre de gens qui n'y arrivent pas...exprimer ses sentiments dans son art et quand je t'écoute je vois que tu fais parti de ceux là.
J'en suis la première surprise, il ne m'a jamais semblé mieux jouer qu'un autre, ni y mettre plus.
-Tu me dis ne jamais avoir appris de partitions et c'est vrai que dans tes morceaux il y avait une part importante de réinterprétation, mais je croyais que tu le faisais consciemment...alors savoir que tu fais ça naturellement. Tu ne t'en rends même pas compte, mais c'est la preuve que tu es faite pour ça. Imagine un peu de quoi tu serai capable si tu maitrisais parfaitement le solfège... il nous faut combler tes lacunes.
Je le vois réfléchir pour lui-même.
-Le conservatoire n'est pas une obligation, mais pour obtenir plus tard du travail dans ce milieu là, pour toi ce serai plus facile...mais tu vas devoir apprendre énormément, il va falloir que tu apprennes à maîtriser ce que tu fais d'instinct et ça c'est le plus difficile.Pparfois certaines personnes perdent leur dons en apprenant la technique parce qu'alors il ne laisse plus leur cœur gouverner mais leur esprit. Il faudra y prêter attention...
Je le vois faire un plan sur la comète, sans me demander mon avis, mais le voir si sérieux, me galvanise quelque part. C'est bien la première fois que quelqu'un parle en ces termes de moi.
...moi, posséder un talent pour quelque chose?...
Il a même l'air de dire que je serai une virtuose qui s'ignore.
...j'ai vraiment du mal à y croire, que voit-il que je suis incapable de voir en moi?...
-Le concours d'entrée pour cette année est passé et de toute manière tu n'es pas prête à passer devant un jury, ils te lamineraient même s'ils verraient ton talent brut... dans 8 mois, je demanderai une session extraordinaire pour te faire passer en deuxième année.
Je le vois tellement enthousiaste, il semble m'imaginer sur scène entourée d'un orchestre...moi tout à coup, cela m'effraie. J'ai peur, je ne m'en sens pas capable, non c'est impossible, je n'ai pas assez de talent, ni assez de force. Il me dit de reprendre ma vie en main alors que j'ai 26 ans, n'est-ce pas déjà trop tard pour moi, les cartes ont déjà étaient distribué, non?
-Je ne te laisse pas le choix!
C'est comme s'il lisait en moi, comme dans un livre ouvert. Voit-il ma peur face à l'obstacle immense dressé devant moi?
-Je paierai pour les livres et les autres frais.
-Non!
-J'ai de l'argent, tu sais.
-Ce n'est pas ça, c'est le principe...tu es en fac, tu as déjà beaucoup de travail à faire pour toi!
-Je veux pas te paraître arrogant, mais les études, apprendre, tout ça c'est facile pour moi. Je passe plus de temps à sortir et rien faire qu'à vraiment travailler...les gens me tournent beaucoup autour à cause de ça, d'ailleurs, dit-il tristement...sauf mes deux amis de toujours et toi. Tu veux que je te les présente? Me sourit-il.
Ses amis il m'en parle souvent, il semble les apprécier énormément.
-Tes amis...
Je rougis bêtement, qu'il veuille me présenter à ses amis, cela prouve qu'il m'apprécie plus que comme une simple relation. Il s'est avancé plus près de moi, si proche que je sens imperceptiblement la chaleur de son corps.
-Mais j'avoue avoir envie de te garder rien que pour moi.
Son regard intense me paralyse et ses yeux clairs m'invitent à me laisser bercer par leur doux chant. Dans le reflet de son regard je vois une femme qui me plait...elle me semble si différente de celle que je vois de moi, mais avec lui je me redécouvre.
Moi qui suis si souvent qualifié d'austère, avec lui je suis quelqu'un d'autre.
Avec le recul je sais qu'en fait j'étais tout simplement en train de me découvrir, avec lui, je pouvais enfin être moi-même. En sa présence je n'avais pas à me cacher, je ne me sentais pas menacer...si j'avais su ce que ton cœur renfermait, j'aurai été moins idiote.
Seulement je n'avais jamais pu me reposer sur qui que ce soit, alors lâchement, je t'ai donné le fardeau de ma vie sur les épaules; prête à te détester si ce monde que tu m'offrais, s'effondrait, alors que la seule fautive aurai été moi. Mais il est toujours plus simple de reprocher aux autres ses propres erreurs.
Toujours en proie aux « regards des autres » nous préférons écouter le chant malicieux d'un renard qui ne convoite que le fromage fermer dans notre bec. Mais n'est-ce pas les autres qui déterminent qui nous sommes? Ou plus finement, n'est-ce pas le regard que nous nous imaginons qu'ont les autres sur nous, qui nous détermine? Si seulement nous avions conscience que nous sommes tous pareils, perdus dans nos problèmes, nos fardeaux, nos névroses...personne n'est meilleur qu'un autre et les jugements ne sont qu'une défense puéril de l'esprit pour se rassurer sur ses propres choix de vie. Au final les autres, ne sont que ce que nous leur accordons d'être.
Mais être honnête avec sois-même implique un comportement adulte, responsable et cela nous effraie...nous préférons courir vers l'auto-destruction plutôt que l'accomplissement qui semble demander bien plus d'effort...nous aimons tellement la facilité, sans nous rendre compte combien le prix est chère à payer de fermer les yeux, de laisser les autres choisir à notre place.
Alors pour une fois, ne serait-il pas temps pour moi de prendre ma vie en main?


























